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Les Inrocks

Comment le Salvador est devenu un pays très dur pour les droits des femmes

Comment le Salvador est devenu un pays très dur pour les droits des femmes




L’acquittement d’Evelyn Hernandez représente-t-il une victoire pour les droits des femmes au Salvador ?
Jules Falquet – C’est bien sûr une victoire pour les droits des femmes, même si c’est une victoire qui part d’une situation de répression extrêmement forte. Heureusement, donc, qu’elle a été acquittée, car de fait elle n’a commis aucun crime, aucun délit. Elle a tout simplement vécu une interruption spontanée de sa grossesse ; grossesse que, par ailleurs, elle n’avait pas spécialement choisie et encore moins désirée.
Selon Amnesty international, le Salvador est “l’un des pays les plus dangereux au monde pour les femmes en raison du niveau élevé de violences liées au genre”, les “femmes pauvres étant touchées de façon disproportionnée”. Comment cela s’explique-t-il ?
Cette idée de pays les plus dangereux pour les femmes et de violences contre les femmes, il faut en interroger les indicateurs : est-ce lié au nombre d’assassinats, ou est-ce un ensemble de conditions, y compris de santé et de répression par l’Etat – car, concernant les assassinats, si l’Etat n’est pas directement impliqué, ce sont vraiment les politiques gouvernementales qui peuvent créer de la dangerosité pour les femmes ? Ou bien, est-ce que cela inclut le manque d’accès à l’éducation, aux ressources, la possibilité de se déplacer, l’accès à l’emploi et à des emplois corrects, etc. ?
Ceci étant, comment le Salvador est-il devenu un pays très dur pour les femmes, mais aussi, par ailleurs, pour les hommes ? C’est le plus petit pays d’Amérique centrale, qui a très peu de ressources, et qui a par le passé mené un processus révolutionnaire armé très long et très dynamique, avec une forte participation des femmes – dans la lutte révolutionnaire armée qui s’est déroulée entre 1981 et 1992, un tiers des guérilleros étaient des guérilleras.
Les femmes avaient beaucoup participé et fondé de nombreux espoirs sur cette lutte. Il y a par ailleurs eu une première candidature féminine à l’élection présidentielle en 1930, alors même que les femmes ne pouvaient pas voter (Prudencia Ayala, femme indienne autodidacte fondatrice d’un journal, Rédemption féminine), ainsi que des manifestations très combatives de femmes issues de secteurs populaires sur des marchés, dans les années 1920, au Salvador.
Ce n’est donc pas du tout un pays qui est arrivé à une telle situation par “retard”, entre guillemets : c’est au contraire un pays où il y a eu des luttes de femmes et des luttes populaires très importantes, et où celles-ci ont été très fermement combattues. Et ce, aussi bien par des gouvernements socio-démocrates et d’extrême droite, grâce à un appui très fort des Etats-Unis – qui ne souhaitaient pas un nouveau Nicaragua – contre le processus révolutionnaire.
Par conséquent, si ce processus révolutionnaire – qui visait notamment à une plus grande égalité entre les femmes et les hommes – n’a pas eu lieu, c’est à cause des Etats-Unis, et ce de manière très forte. Il est donc assez ironique de voir les Etats-Unis se présenter comme le champion des droits des femmes, etc., alors que dans nombre de pays – et le Salvador en est un exemple très frappant – ils se sont opposés et s’opposent à tous les processus d’organisation et de lutte où les femmes sont impliquées et qui visent à une plus grande égalité des sexes, de classe, et éventuellement un engagement antiraciste ou anticolonial.
L’actuelle violence contre les femmes au Salvador comme ailleurs, est liée aussi au développement d’une certaine logique économique – néolibérale – à l’échelle mondiale, portée notamment par les Etats-Unis, la France, etc., qui conduit à ces niveaux de violence. Par exemple, la revendication centrale de la population salvadorienne était d’avoir un accès plus juste à la terre – une réforme agraire -, qui leur aurait permis de pouvoir vivre sans devoir émigrer massivement aux Etats-Unis par exemple, avec maintenant toutes les difficultés que l’on sait – liées aux politiques migratoires ultra-répressives des Etats-Unis.
Et les femmes pauvres sont en effet affectées de façon disproportionnée, même si ces femmes ne sont pas pauvres, mais plutôt appauvries par une politique économique à l’échelle nationale, mais aussi dictée par des considérations internationales. Elles sont appauvries par un manque d’opportunités créé par les Etats-Unis eux-mêmes. Lesquels, à l’heure actuelle, ne permettent pas que la population appauvrie par leurs politiques viennent sur leur territoire chercher du travail.
Et si les Salvadorien.nes se déplacent malgré tout, les Etats-Unis leur nient l’accès à des papiers et les condamnent à des emplois précaires et sous-payés qui ne leur permettent pas d’envoyer beaucoup d’argent au pays, et défavorisent un possible développement au Salvador grâce à l’argent des “remises”. Donc cette situation d’affectation des femmes, de violences etc., est éminemment liée à des choses qui se passent aux Etats-Unis mêmes.
Selon l’ONG, il y a eu 429 féminicides dans le pays en 2017. Au total, 16 femmes sont actuellement en prison pour des avortements. Cette législation anti-avortement orchestrée par l’État salvadorien alimente-t-elle d’une certaine manière une culture du féminicide, lequel est un crime d’ailleurs reconnu légalement dans le pays ?
Il faut peut-être reprendre la question d’une façon un peu différente. Il y a eu un processus de lutte populaire dans les années 1970, puis de lutte révolutionnaire armée dans les années 1980. Il y a eu un cessez-le-feu et un processus, entre guillemets, de démocratisation à partir de 1992, puis des élections générales en 1994. Celles-ci ont été remportées par la fraude par l’extrême-droite. A partir de là, la situation économique et politique du pays a continué à se détériorer, sans compter tout le processus de mise en oeuvre à l’échelle internationale de la mondialisation néolibérale.
Dans ce cadre-là, différents gouvernements d’extrême-droite, mais aussi, au fur et à mesure, une partie des partis de gauche – et notamment de l’ancien parti révolutionnaire du FMLN (Front Farabundo Marti de libération nationale) – a commencé à passer des accords à l’assemblée avec la droite et l’extrême droite catholique. Ceux-ci visaient à interdire l’avortement, l’IVG n’ayant pas toujours été autant réprimée dans le pays.
Je pense que le développement d’une législation anti-avortement au Salvador est ainsi très liée à une transformation dans les alliances entre une partie de la gauche et la droite catholique, mais aussi avec les évangélistes, qui sont devenus extrêmement forts. Il y a donc eu cette évolution, avec dans toute l’Amérique centrale (notamment au Nicaragua voisin) un front contre l’IVG qui a amené au vote de cette loi anti-avortement au Salvador.
Parallèlement à cela, il y a eu après la guerre une impunité de toutes les personnes qui avaient commis des crimes pendant cette période, particulièrement la police et l’armée. Cette culture de l’impunité, le fait que personne n’ait été puni, que les armes n’aient pas été récupérées, que les escadrons de la mort n’aient pas été démantelés, et que le pays se soit enfoncé dans une crise économique – les élections ayant été remportées par l’extrême droite, des politiques néolibérales ont été appliquées – a créé une situation très détériorée.
De surcroît, les Etats-Unis, au fil des années, n’ont cessé de renvoyer par milliers des Salvadorien.nes émigré.e.s et emprisonné.e.s sur leur territoire. Imaginez des jeunes tout juste sortis de prison qui arrivent au Salvador : certes ils sont d’origine salvadorienne, mais potentiellement ne parlent qu’à peine espagnol, ne connaissent pas le pays et n’ont pas de ressources. En revanche, il y a beaucoup d’armes qui circulent dans le pays, ainsi qu’une culture de l’impunité : vous imaginez le résultat totalement catastrophique que cela peut produire.
Sans compter le fait que la politique étatsunienne de s’attaquer aux cartels de la drogue en Colombie dans les années 90 n’a fait que déplacer le trafic, l’Amérique centrale devenant ainsi une région de transit pour la drogue. Dans ce cadre-là, il n’y a pas d’alternative politique et économique, et il y a eu une explosion de la violence, – que peuvent faire les jeunes, les jeunes hommes en particulier ? Pas grand chose, à part rentrer dans des bandes et dans la délinquance, ou alors dans la police, mais c’est quasiment la même chose.
Et, dans ce cadre et au milieu de cette violence, il y a la violence féminicide qui s’appuie notamment sur une importante misogynie, mais celle-ci n’est pas particulière au Salvador : on la retrouve par exemple en France. Et quand la misogynie s’accompagne d’une totale impunité – comme le croyait par exemple l’ex directeur du FMI Dominique Strauss-Kahn dans le fameux hôtel new-yorkais -, elle peut s’exprimer concrètement par des actions de violence. En fait, le Salvador n’est pas un pays “barbare” : c’est un pays qui, de par son histoire, est placé dans une situation où aujourd’hui, la population n’a que très peu de chemins possibles à disposition.
“Attention attention, la lutte féministe avance en Amérique latine”, ont scandé des militantes quand Evelyn Hernandez est sortie du tribunal, comme l’a rapporté l’AFP. Partagez-vous ce constat ?
C’est un slogan classique du mouvement féministe du continent, que je partage, dans le sens où, en effet, la lutte avance. Mais elle n’est pas du tout récente : comme je l’ai dit, au Salvador, dès les années 1920, il y avait des organisations de femmes des classes populaires luttant contre la dictature de l’époque. Autre exemple : en 1916 a eu lieu un premier congrès s’intitulant explicitement “féministe” dans le Yucatan (un Etat fortement indien du sud du Mexique) qui, à l’époque, était un Etat socialiste très avancé.
Le monde occidental est donc loin d’avoir le monopole ou même l’initiative du féminisme. Comme en France, toutes les femmes ne sont pas féministes en Amérique latine et centrale, mais il y a des initiatives, des idées féministes qui circulent depuis bien longtemps. Le mouvement féministe et le mouvement lesbien sont très organisés dans cette région du monde, et peut-être beaucoup plus organisés – et différemment – qu’en France.



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Publish date : 2019-08-26 15:26:15

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