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Amazonie : une chercheuse brésilienne témoigne des ravages des incendies

Amazonie : une chercheuse brésilienne témoigne des ravages des incendies




Alors que la forêt amazonienne est fragilisée par 75 000 feux depuis janvier 2019, et que ceux-ci s’intensifient de manière inquiétante depuis juillet, avec des conséquences catastrophiques pour les Amérindiens et sur le réchauffement climatique, la chercheuse brésilienne Erika Berenguer, spécialiste de la forêt tropicale amazonienne et membre du réseau scientifique Sustainable Amazon Network, a livré un témoignage marquant (partagé 55 000 fois) sur son compte Facebook le 23 août. Avec son autorisation, nous le reproduisons ici en français :
“Je travaille en Amazonie depuis douze ans, et depuis dix ans, je mène des recherches sur les effets des incendies sur la plus grande forêt tropicale du monde. Mon doctorat et mon post-doctorat y étaient dédiés, et j’ai vu la forêt brûler sous mes pieds plus souvent que je ne voudrais m’en souvenir. Je me sens donc obligée d’apporter des éclaircissements en tant que scientifique et en tant que Brésilienne, car pour la plupart des gens, la réalité amazonienne est très éloignée.

“L’Amazonie n’a PAS évolué avec le feu”

Premièrement, et surtout, les incendies dans la forêt amazonienne ne se produisent pas naturellement – ils ont besoin d’une source d’inflammation anthropique ou, en d’autres termes, d’une personne qui les déclenche. Contrairement à d’autres écosystèmes, tels que le Cerrado [une région de savane au Brésil, ndlr], l’Amazonie n’a PAS évolué avec le feu, et cela ne fait PAS partie de sa dynamique. Cela signifie que lorsque l’Amazonie prend feu, une grande partie de ses arbres meurent faute de protection. Quand ils meurent, ces arbres se décomposent, libérant dans l’atmosphère tout le carbone qu’ils ont emmagasiné, contribuant ainsi au changement climatique. Le problème, c’est que l’Amazonie stocke beaucoup de carbone dans ses arbres : toute la forêt stocke l’équivalent de cent ans d’émission de CO2 aux États-Unis. Brûler la forêt signifie donc rejeter une grande quantité de CO2 dans l’atmosphère.
Les incendies, qui sont nécessairement causés par l’homme, sont de deux types : celui utilisé pour nettoyer les champs, et celui utilisé pour déforester une zone. Ce que nous voyons en ce moment se classe dans la seconde catégorie. Pour défricher la forêt, il faut d’abord la couper, généralement avec ce qu’on appelle un correntão – deux tracteurs reliés par une énorme chaîne.

Ainsi, lorsque les tracteurs se déplacent, la chaîne entre eux abat la forêt au sol. La forêt abattue reste pendant un certain temps au sol à sécher, généralement plusieurs mois après la saison sèche. La végétation perd alors suffisamment d’humidité pour qu’on puisse y mettre le feu, faisant disparaître toute cette végétation. Il est ensuite possible de planter de l’herbe. Les grands incendies que nous voyons maintenant, et qui ont assombri le ciel de São Paulo, représentent cette dernière étape dans la dynamique de la déforestation : la réduction en cendres de la forêt abattue.

“La chose la plus alarmante, c’est que nous sommes au début de la saison sèche”

En plus de la perte de carbone et de biodiversité causée par la déforestation elle-même, il existe donc une perte plus invisible : celle qui se produit dans les forêts incendiées. L’incendie provoqué par la déforestation peut s’échapper dans des zones non déboisées et, si la forêt est suffisamment sèche, il peut également brûler la forêt sur pied. Une forêt qui stocke alors 40 % de carbone en moins qu’auparavant, ainsi que le carbone perdu dans l’atmosphère. Les forêts brûlées ne sont plus d’un vert luxuriant, la vie s’éteint et la cacophonie de sons d’animaux les plus divers est réduite au silence. La forêt acquiert des tons de brun et de gris, les seuls sons étant ceux d’arbres en chute.

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La saison sèche en Amazonie a toujours provoqué des feux, et j’essaie depuis des années d’attirer l’attention sur les incendies de forêt, comme ceux de 2015, lorsque la forêt était exceptionnellement sèche en raison d’El Niño [un courant côtier saisonnier chaud, ndlr]. Ce qui est différent cette année, c’est l’ampleur du problème. C’est l’augmentation de la déforestation, les nombreux incendies et l’émission de monoxyde de carbone (qui montre bien que la forêt brûle), qui ont abouti à la pluie noire qui s’est abattue sur São Paulo, et au détournement des vols de Rondônia à Manaus, villes à quelques milliers de kilomètres de là. Et la chose la plus alarmante à propos de toute cette histoire, c’est que nous sommes au début de la saison sèche. En octobre, lorsque le pic de la saison sèche au Pará [État du nord du Brésil, centré autour de l’estuaire de l’Amazone, ndlr] atteindra son apogée, la situation aura malheureusement tendance à s’aggraver.

Há 12 anos eu trabalho na Amazônia e há 10 pesquiso sobre os impactos do fogo na maior floresta tropical do mundo. Meu…Posted by Erika Berenguer on Friday, August 23, 2019

“Sans l’Amazonie, il n’y a pas de pluie dans le reste du pays”

En 2004, le Brésil a atteint 25 000 km2 de forêt déboisée au cours de l’année. Depuis lors, nous avons réduit ce taux de 70 %. Il est possible de lutter contre la déforestation et de la combattre, mais cela dépend autant de la pression de la société que de la volonté politique. Il appartient au gouvernement d’assumer la responsabilité des taux de déforestation actuels, et d’arrêter les discours qui favorisent l’impunité sur le terrain. Il faut comprendre que sans l’Amazonie, il n’y a pas de pluie dans le reste du pays, ce qui compromet sérieusement notre production agricole et notre production d’énergie. Il faut comprendre que l’Amazonie n’est pas juste un groupe d’arbres ensemble, mais notre plus grand atout.
C’est une douleur indescriptible de voir la plus grande forêt tropicale du monde, mon objet d’étude et mon propre pays, en feu. Les images de cette forêt brûlée, dans un profond silence, ne me sortiront pas de la tête. C’est un traumatisme. A l’échelle actuelle, il n’est pas nécessaire d’être un chercheur ou un habitant de la région pour ressentir la douleur de perdre l’Amazonie. Les cendres de notre pays nous cherchent maintenant jusque dans la grande métropole.”
Merci à Didier Garin d’avoir relayé ce post, et pour l’aide à la traduction.



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Publish date : 2019-08-27 14:33:33

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