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Les Inrocks

“Extinction Rebellion résulte d’une angoisse vitale”

“Extinction Rebellion résulte d’une angoisse vitale”




Une ZAD est-elle en train de voir le jour en plein Paris ? Depuis le 7 octobre, des militants d’Extinction Rebellion (XR) venus de toute la France occupent la place du Chatelet, pour cette semaine de rébellion internationale d’octobre (RIO). Ce 10 octobre, ils ont étendu leur blocage à la rue de Rivoli, et au pont au Change sur la Seine, pour réclamer davantage d’actions en faveur du climat.
Dans une ambiance qui rappelle celle de Nuit debout, ou des actions de désobéissance civile qui avaient eu lieu pendant la COP21, plusieurs personnalités se sont jointes aux rassemblements pour prendre la parole, comme Carola Rackete, capitaine du Sea-Watch 3, le scientifique Serge Janicot ou encore le chercheur spécialiste des migrations, François Gemenne.
Pourtant, ce mouvement qui revendique l’action directe non-violente ne convainc pas tous les habitués aux occupations. Dans Libération, les historiennes Mathilde Larrère et Ludivine Bantigny saluent cette occupation festive tout en notant que la complaisance des autorités vis-à-vis de ces militants étonne (dans un contexte de répression des mouvements sociaux), de même que la composition sociologique encore limitée à des milieux plutôt aisés.
Le philosophe Dominique Bourg, qui avait mené la liste Urgence Ecologie aux élections européennes, qui fait office de référent de XR en Suisse, et qui vient de publier un essai lié à ce contexte, Le marché contre l’humanité, est venu parler aux militants français ces jours-ci. Il donne sa vision d’un mouvement encore en construction, et qui suscite des prises de conscience politique.
Le mouvement Extinction Rebellion (XR) s’est lancé en France en mars dernier. Depuis, il a réalisé plusieurs occupations : le pont de Sully le 28 juin, le centre commercial Italie 2 le 5 octobre, et désormais la place du Chatelet et la rue de Rivoli. Même s’il est encore limité, ses actions ont un écho. Peut-on parler d’un succès ?
Dominique BOURG – Oui, on peut parler d’un succès, qui n’est pas sans lien avec celui des marches pour le climat initiées dans le sillon de Greta Thunberg. Ce n’est pas anodin que tout ait commencé en 2018 : pour la première fois, nous avons connu des vagues de chaleur dans tout l’hémisphère nord, alors que les canicules étaient autrefois circonscrites géographiquement. Le changement climatique devient sensible. Les gens peuvent lier ce que la presse raconte en partant des rapports du GIEC, à ce qu’ils ressentent. Ce n’est donc pas un hasard. Et puis, quatre ans après la COP21, rien n’a été fait. On aura dépassé l’augmentation de deux degrés en 2040 selon certains modèles globaux. Le changement climatique est là. On a cependant encore des marges de manœuvre pour éviter d’exploser cette barre des deux degrés.

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Est-ce que l’action directe non-violente dont ce mouvement se réclame est une forme nouvelle de militantisme ? Ou n’est-ce qu’une version rénovée de la désobéissance civile ?
Ce mode d’action, qui consiste à bloquer des ponts, des routes ou des centres commerciaux n’est pas absolument original. Ce qui l’est en revanche, c’est que ce soit fait de manière concertée au niveau international sous le même label. L’avantage d’Extinction Rebellion réside aussi dans son nom, qui est extrêmement bien trouvé. Il se dit à l’identique dans différentes langues, et il montre que le problème ne concerne pas seulement le climat, mais le vivant tout entier. Le mot “extinction” est très fort : on veut vivre, donc on se rebelle, car les pouvoirs publics ne font rien.
Les militants d’#ExtintionRebellion viennent d’achever leur 4e nuit d’occupation place du #Châtelet. Ils affichent leur opposition aux frappes de la #Turquie sur les #Kurdes #riseup4rojava pic.twitter.com/QxE0L3pWCz— Matthieu Brandely (@m_brandely) October 11, 2019

La gauche radicale est assez méfiante vis-à-vis d’Extinction Rebellion, jugé trop ésotérique et complaisant avec la police…
En effet, ils ne sont pas sur la même longueur d’onde. Dieu merci ! La gauche radicale s’adresse à une marge très étroite, très radicalisée, et dont la radicalité n’est pas forcément liée au climat et aux enjeux écologiques. Ce n’est pas la vocation de XR. Ce mouvement résulte d’une angoisse vitale vis-à-vis de l’ordre néolibéral, qui va nous imposer des conditions de vie effrayantes. La chose politique n’est pas première, elle est seconde. La chose politique est la conséquence d’un état d’hyper-danger pour cette génération. Elle peut donc rejoindre sur certains aspects d’autres refus du système. Mais XR a pour but de rassembler large. Pour moi, le problème de ce mouvement, c’est qu’il ne touche pour le moment que la partie la plus éduquée d’une classe d’âge. Dès que vous descendez dans le niveau de formation, les jeunes sont moins sensibles aux questions écologiques. C’est un énorme problème.
Quel est l’objectif d’XR ? Interpeller les pouvoir publics pour qu’ils agissent, ou se passer d’eux et créer un nouveau monde à petite échelle ?
Ça dépend des pays. En Suisse, jamais des policiers ne vont vous gazer à bout portant avec des lacrymogènes, ça fait une grande différence. Les élus sont plus proches de la population, il y a un fond démocratique très fort.
PARIS – Intervention des CRS qui utilisent des gazeuses pour tenter de déloger les militants.

Plusieurs journalistes ont été empêcher de filmer. pic.twitter.com/XzwTCTYyJE— Clément Lanot (@ClementLanot) June 28, 2019

En Angleterre, la donne change avec l’arrivée au pouvoir de Boris Johnson. Côté français, la jeunesse n’a plus aucune confiance dans les autorités publiques. XR est un mouvement suscité par l’angoisse. Ce n’est pas un mouvement auquel on participe en toute sérénité, avec quinze coups d’avance. Ils ne veulent tout simplement pas crever ! Leur stratégie part de ce principe, et ils font tout ce qu’ils peuvent pour que les lignes bougent dans la société. Et ils y arrivent : 54 % des Français se déclarent adeptes de la décroissance. Seule crainte : que les violents, plus nombreux ici qu’ailleurs, fassent sortir le mouvement de ces gonds !

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Vous dites que la politique est secondaire pour eux. Cela veut dire qu’il n’y a pas de dimension anticapitaliste dans leur lutte ?
Non, je pense qu’ils sont soucieux de ça. Ils ont un souci de générosité, de social, de solidarité avec les exilés. Entendons-nous bien : quand je dis cela, je ne veux pas dire qu’ils ne sont pas en train de se forger une conscience politique. Évidemment, ils comprennent qu’au bout du compte il y a une incompatibilité entre un système qui conçoit la Terre entière comme un unique atelier, qui s’abstrait de toutes les distances, et qui considère que toutes les dépenses d’énergie sont normales, et l’écologie. Leur objectif de zéro émission de gaz à effet de serre en 2025 est incompatible avec ce système.
Extinction Rebellion participe-t-il à ce que vous appelez “l’écologisation de la société” ? En quoi cela consiste-t-il ?
Totalement, et je dirais même que pour le moment il n’y a que ce mouvement avec ANV-COP21, Alternatiba et les grèves du climat qui l’écologisent. L’écologisation, c’est la prise de conscience du fait que la manière dont on a procédé nous amène à une dégradation irréversible des conditions d’habitabilité de la Terre. Que la manière dont fonctionne le monde ne tient plus, et que la sollicitude des pouvoirs publics envers les gens est très faible.
A l’heure actuelle, plus vous êtes riche, plus vous pouvez consommer de ressources naturelles et plus vous détruisez l’habitabilité du système Terre. Les 10 % les plus riches de la population mondiale émettent 50 % des gaz à effet de serre, alors que les 50 % les plus pauvres n’en émettent que 10 %. Si vous arrivez avec votre taxe carbone dans ce contexte, ça n’a aucun sens. Il faut changer l’assiette de la fiscalité, et resserrer les revenus. XR demande bien un changement de la société, mais il se focalise sur l’aspect que tout le monde peut comprendre : le vivant.
Dans votre livre, vous écrivez qu’il “ne nous est pas possible de préserver l’habitabilité de la Terre et l’exercice de la souveraineté démocratique sans renoncer à une forme de souveraineté économique”. Que voulez-vous dire ?
Notre souveraineté économique, c’est la prétention à considérer la Terre entière comme un simple stock de ressources qu’on peut épuiser et détruire jusqu’à plus soif. La contradiction avec l’écologie est frontale. Sur le commerce international aussi. Ecologiser la société, c’est produire plus local, axer la production sur des infrastructures et des objets plus durables, et probablement plus esthétiques, mutualisés pour les plus sophistiqués. Ce n’est pas le même modèle économique.
Avez-vous été étonné que Ségolène Royal dise considérer XR comme “un groupe violent”, et qu’il fallait les réprimer rapidement ?
[email protected] à propos de groupes de #désobeissancecivile comme @ExtinctionR : “II y a une instrumentalisation de l’écologie par ces groupes violents. L’#écologie, c’est la #paix” #le79Inter pic.twitter.com/0aiKkozbmE— France Inter (@franceinter) October 7, 2019

Je n’ai jamais été ébahi par l’intelligence de ses propos. Ça confirme que sur les sujets écologiques elle est capable de raconter n’importe quoi.
Propos recueillis par Mathieu Dejean

Le marché contre l’humanité, de Dominique Bourg, éd. Puf, 176p., 12€



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Publish date : 2019-10-11 11:24:18

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