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Marlène Schiappa : “Le témoignage d’Adèle Haenel ne sera pas le dernier”

Marlène Schiappa : “Le témoignage d’Adèle Haenel ne sera pas




Elle ne s’est pas encore publiquement exprimée sur l’actualité qui secoue le cinéma français depuis plusieurs jours. Dans une longue enquête de Mediapart, Adèle Haenel accuse le réalisateur Christophe Ruggia d’ “attouchements” et de “harcèlement sexuel”. Elle a fait le choix de parler à un média, expliquant ne pas vouloir porter l’affaire devant la justice, qui, selon elle, “condamne si peu les agresseurs” et uniquement “un viol sur cent”. “La justice nous ignore, on ignore la justice”, assène-t-elle.
Des propos qui ont “choqué” la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, déclarant deux jours après sur France Inter : “Je pense au contraire qu’elle devrait saisir la justice qui me semble être en capacité de prendre en compte ce type de situations.” Une injonction que réfute ici la secrétaire d’Etat chargée de l’égalité femmes-hommes. “Comment persuader les femmes d’aller porter ces affaires en justice si elles savent par avance que le violeur a très peu de probabilité d’être condamné ?”, interroge-t-elle.
Les Inrocks consacreront leur Une au geste fort de l’actrice avec un dossier “Adèle Haenel a-t-elle initiée un #MeToo français ?”. En kiosques le 13 novembre prochain. 

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Pensez-vous que les déclarations d’Adèle Haenel peuvent ouvrir une brèche et initier un MeToo français ? Que peuvent-elles produire dans le futur ? Quels changements attendez-vous après ce témoignage ?
Marlène Schiappa – A chaque fois qu’une femme parle des violences sexistes ou sexuelles qu’elle a subies, c’est un progrès, pour toutes les femmes qui elles ne peuvent pas parler. Je veux commencer par saluer le courage d’Adèle Haenel et la justesse de ses propos qui résonne dans toute femme ayant déjà vécu des violences de cette nature. Elle précise bien qu’elle parle aujourd’hui car elle se sent suffisamment en sécurité notamment dans sa carrière pour le faire. Celles des actrices dont la notoriété est moindre sont trop souvent soupçonnées de vouloir “se faire de la pub”, comme si c’était une pub souhaitable ! C’est du délire pour disqualifier leur parole.
Dans la réalité, qu’on soit actrice, étudiante ou chargée d’accueil dans une banque, oser dénoncer un agresseur est toujours une difficulté. C’est cela que nous nous employons à faire évoluer et les prises de parole fortes sont précieuses dans ce combat. Le monde artistique doit tout mettre en œuvre pour protéger les plus fragiles dans l’expression de leur talent et l’exercice de ce qui est un métier. Nous avons commencé ce travail dans le mannequinat : j’ai travaillé avec de grandes marques françaises (LVMH, Kering, L’Oréal, la Fédération de la mode, la Fondation ELLE…) et nous avons signé à mon ministère un engagement de suivi des dispositifs de protection des mannequins face à l’emprise, aux violences sexistes et sexuelles, à une forme de traite des êtres humains, pour préserver leur qualité de vie au travail. J’ai fait appel à Model Alliance à New York qui a mené un travail similaire aux Etats-Unis. le monde du cinéma pourrait aussi s’en inspirer.

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Comment expliquez-vous qu’un tel témoignage arrive si tardivement en France, deux ans après l’affaire Weinstein et la libération de la parole qu’elle a déclenchée ?
Mais toutes les femmes n’ont pas parlé au moment de MeToo… Le témoignage d’Adèle Haenel ne sera pas le dernier. Sandrine Bonaire la semaine dernière sur les violences conjugales, Katherine Pancol cette semaine sur le viol… Et autour de nous, des femmes moins connues, tous les jours. Je reçois des centaines de témoignages quotidiens, par lettres ou mails, de femmes chaque jour, qui ont besoin d’en parler à quelqu’un… Je crois que notre société n’a pas pris la mesure exacte de l’ampleur des violences sexistes et sexuelles. Elles n’épargnent aucune classe sociale et aucune tranche d’âge. C’est pour cela que c’est la grande cause du quinquennat, pour soutenir ces femmes. Plus que d’une libération de la parole, nous avons besoin d’une libération de l’écoute. C’est à cela que je travaille. Mais je ne veux pas porter d’injonction du type “vous êtes obligée de parler, vous êtes obligée de porter plainte”. Il y a des moments de vie différents pour chacune et chacun. Je ne jugerai jamais les choix de prise de parole ou non d’une femme victime de violences sexuelles.
De quoi, selon vous, ce silence (l’enquête de Mediapart révèle que plusieurs personnes savaient) est-il le nom ?
Le viol et les violences sexuelles restent des tabous. Quand j’ai écrit mon livre Où sont les violeurs ? La culture du viol il y a cinq ans, aucune maison d’édition à part L’Aube n’a eu le courage de publier un livre avec le mot “violeurs” sur la couverture, on me disait que c’était trop choquant. On préfère souvent fermer les yeux. Partout dans le monde et dans tous les secteurs d’activité, dans toutes les familles, dans toutes les entreprises, il y a des gens qui sont informés de harcèlement sexuel et qui ne disent rien. Peur des conséquences, peur de l’agresseur, peur de gêner la victime… on considère trop souvent que c’est un sujet privé. Or les violences sexistes et sexuelles sont un fléau sociétal et restent encore trop souvent un tabou. La parole d’Adèle Haenel, le livre de Flavie Flament La Consolation ou la diffusion en prime time du film d’Andréa Bescond Les Chatouilles sont des appels à parler pour celles qui le souhaitent.
Toute la société doit se mobiliser. Quand vous voyez un vol de téléphone portable dans la rue, un cambriolage chez vos voisins, vous venez au secours de la personne ou vous appelez la police… Vous ne dites pas “Bof, elle n’avait qu’à pas décorer aussi bien sa maison, elle a dû le chercher”. Je voudrais que chaque témoin direct de violences sexistes vous sexuelles appelle la police de la même façon, et vienne au secours de la victime ne serait-ce qu’en l’accompagnant dans cette démarche. Par ailleurs je n’ai pas le droit de m’exprimer sur une affaire judiciaire en cours, le Parquet a ouvert une enquête comme vous le savez, je dirais juste qu’en général, un adulte évoquant une “histoire d’amour” avec une fille de 12 ans doit d’urgence aller trouver un accompagnement psychiatrique s’il n’est pas passé à l’acte et sinon, se rendre au commissariat. Un rapport sexuel de toute nature entre un adulte et un enfant de 12 ans est un viol, ou a minima une agression sexuelle si c’est sans pénétration. Avec la ministre de la justice nous avons renforcé la loi l’an dernier qui désormais est plus claire et condamne cela fermement dans les textes.
Pensez-vous que l’association Deuxième regard et le collectif 5050 pour 2020 ont été l’anti-chambre de cette déclaration ?
Je l’ignore et chacun doit être dans son rôle, le mien n’est pas d’orchestrer un procès ni de mener une investigation. C’est de créer et conduire des politiques publiques. C’est ce que je m’emploie à faire depuis deux ans et demi. Le monde de la culture, sous couvert de ne valoriser que le talent – concept subjectif – reste encore trop peu accueillant pour les femmes. Il est plus difficile de faire financer votre film quand vous êtes une femme. Les femmes artistes sont encore trop souvent invisibilisées au profit des hommes avec qui elles travaillent. Le gouvernement s’est employé à faire une place pour les femmes dans les jurys de prix par exemple, mais regardez les prix littéraires de cette semaine : pas une seule femme. Est-ce que les femmes ont moins de talent ? Je ne le crois pas. D’ailleurs a contrario les auteurs femmes françaises vendent énormément de livres notamment à l’international. Les Inrocks vous mettez souvent en avant des femmes artistes, mais allez voir les tops des meilleures ventes de romans, vous seriez surpris de découvrir des auteurs femmes qui n’ont pas les honneurs qu’ont, à juste titre, d’autres auteurs masculins. Il y a donc un biais quelque part, et nous devons permettre à la moitié de l’humanité d’exprimer aussi son art et son talent tout autant que les hommes.
Concrètement que peut faire le gouvernement face à ce type d’agressions et de comportements qui perdurent sur les plateaux de cinéma et bien au-delà ? Pensez-vous que c’est au gouvernement de légiférer à ce propos et si oui, quelles mesures mettre en place ?
Nous avons, dans la “Loi Schiappa”, allongé les délais de prescriptions de dix ans supplémentaires pour les crimes sexuels commis sur mineurs, c’était un engagement de campagne du Président de la république. Nous avons créé une plateforme, arretonsles.gouv.fr, qui permet de dialoguer avec deux unités de police et gendarmerie spécialement formées 24 heures sur 24 pour préparer les plaintes, renforcé les moyens du 3919 qui peut accompagner les femmes victimes mais aussi leurs proches dans leurs démarches et renforcé la présence des travailleurs sociaux pour mieux comprendre la sidération ou l’emprise dans les commissariats. Nous devons maintenant passer du droit formel au droit réel. Il y a urgence, c’est pour cela que je mobilise les acteurs ensemble, me rends à l’école de police, interviens auprès des professionnels… Nous avons besoin que les partenaires sociaux se saisissent de ce sujet, dans les conventions collectives, dans les négociations : le gouvernement pose un cadre mais si personne ne s’en saisit pour le faire vivre et l’appliquer, on prêche dans le vent.

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Dans l’enquête de Mediapart, Adèle Haenel dit ne pas vouloir porter l’affaire devant la justice qui, selon elle, “condamne si peu les agresseurs” et “un viol sur cent”. “La justice nous ignore, on ignore la justice.” Ce témoignage ne constitue-t-il pas un aveu d’échec de la justice vis-à-vis des violences faites aux femmes et plus généralement du gouvernement face à ce sujet ?
Je partage hélas le constat d’Adèle Haenel. Je l’ai même écrit dans plusieurs notes d’analyses quand j’étais experte pour la Fondation Jean-Jaurès sur ce sujet. En moyenne, on estime que seulement 1 % des violeurs fait de la prison. Comment persuader les femmes d’aller porter ces affaires en justice si elles savent par avance que le violeur a très peu de probabilité d’être condamné ? Lors du grenelle des violences conjugales à La Réunion, le Procureur général a dit : “la judiciarisation ne doit pas ajouter de la maltraitance à la maltraitance.” C’est très fort de l’entendre d’un professionnel lui-même, qui se rend compte des difficultés et parfois des traumatismes causés par la procédure.
Dans Les Chatouilles, André Bescond montre comment elle a dû répondre à l’avocat de la défense qui l’accusait, lorsqu’elle était petite fille, d’avoir aguiché le violeur ! Les femmes savent que ce sera difficile et un “à quoi bonisme ?” existe. Jamais je ne dirai à une femme victime de violences comment elle devrait réagir. Je respecte les choix et les possibilités de chacune. Mais il nous appartient, nous gouvernement, de créer les conditions d’un vrai choix et donc d’une vraie condamnation pour mettre fin à ce sentiment d’impunité. C’est ce constat révoltant qui m’a amenée à m’engager en politique, vous savez, pour faire bouger les choses. Depuis deux ans et demie je m’emploie de toutes mes forces à faire évoluer ce constat, on me reproche même parfois d’en faire trop, il y a des réticences de partout mais nous ne lâchons rien. Je pense que c’est trop important pour en faire un sujet politicien pro ou anti-gouvernement, hélas les viols n’ont pas commencé en mai 2017, soyons sérieux et respectueux dans le débat.
“Je n’ai jamais vraiment envisagé la #justice, il y a une violence systémique qui est faite aux femmes dans le système judiciaire. Je crois en la justice mais elle doit se remettre en question pour être représentative de la société” – Adèle Haenel https://t.co/e4lN8WQqmt #MeToo pic.twitter.com/e3GGbK3LQq— Mediapart (@Mediapart) November 6, 2019

Le témoignage d’Adèle Haenel est d’une puissance inédite en cela qu’il conjugue l’intime au politique et dépasse largement la sphère du cinéma. Dans l’interview vidéo de Mediapart elle dit : “Les monstres, ça n’existe pas. C’est notre société, c’est nous, c’est nos amis, c’est nos pères. C’est ça qu’on doit regarder”. N’est-ce pas sur le terrain de l’éducation que cette lutte contre les violences, contre la persistance du patriarcat, du sexisme ordinaire doit principalement se mener ?
Mais si. C’est exactement ce que je dis dans Où sont les violeurs ?. Si les violeurs avaient un autocollant “violeur” sur le front ce serait simple, or souvent ce sont des gens insérés dans la société, qui n’éveillent pas de soupçon. L’éducation est primordiale, des filles mais aussi des garçons. C’est pour cela que nous mettons en œuvre depuis un an la loi de 2001 sur les cours d’éducation à la vie affective et sexuelle et ce malgré la campagne de désinformation dont nous avons été les cibles, de la part d’officines extrémistes de tous genres. On n’y apprend pas aux enfants à se masturber contrairement à ce qui a été diffusé sur les réseaux sociaux, mais au contraire le respect de l’autre, le consentement, la décontraction des stéréotypes de genres… Nous en présenterons bientôt le premier bilan avec le Ministre de l’éducation nationale.

Dans une récente interview, vous déclariez : “Il faut qu’il y ait un réveil citoyen” ; “L’idée est de mener un combat culturel”. Qu’entendez-vous par là ? Doit-on/peut-on agir sur la représentation du masculin et du féminin à l’écran sans que cela ne passe pour de la censure ?
Je suis frappée d’entendre à longueur d’émissions de radio et de télévision des gens (des hommes, souvent) qui pleurnichent “on ne peut plus rien dire sur les femmes”. Ils disent ça toute la semaine, à longueur d’émissions de grande écoute… où l’on n’entend jamais parler une mère isolée qui galère pour sa pension alimentaire, jamais une femme de chambre épuisée, jamais une femme qui porte un projet d’innovation scientifique, jamais une femme victime de viol. La liberté d’expression est encadrée, c’est la loi et ce n’est pas moi qui l’ai faite. On ne menace pas les gens de mort, on n’appelle pas à la haine à raison du sexe… c’est illégal. C’est tout.
Vous imaginez deux minutes la réaction de la femme qui avait préparé son baluchon pour quitter son mari violent et qui tombe sur ce programme à la télé ? Elle va penser qu’elle a bien mérité ce qui lui arrive et peut-être renoncer à partir… Et l’homme violent qui regarde ça et se dit : “Bof, au fond, tout le monde le fait à sa femme donc je peux continuer, mon animateur de télé préféré me donne sa bénédiction.” Quand un animateur de télévision dans une émission familiale fait la promotion des violences conjugales ou du viol, oui ça me choque. je peux avoir un humour très trash mais Desproges disait qu’on peut rire de tout, pas avec tout le monde. Les circonstances et l’émetteur comptent. Une émission regardée par des enfants, ça n’est pas la même chose qu’un film interdit aux moins de 16 ans ou qu’un spectacle intimiste. On ne paye pas une redevance télé pour voir des gens expliquer que c’est super drôle de tabasser sa femme. Ça vient défaire tout le combat culturel que nous nous échinons à mener – quand je dis nous, je parle de toutes les personnes engagées sur ces sujets, tous bords politiques ou non confondus.
Propos recueillis par Marilou Duponchel



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Publish date : 2019-11-08 16:40:15

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