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Alain Lacoste, le maire qui avait prédit les Gilets jaunes

Alain Lacoste, le maire qui avait prédit les Gilets jaunes




Novembre 2018, il y a un an. Le mouvement des Gilets jaunes n’a pas encore sorti la France de sa torpeur, quand les 870 habitants du petit village de Saint-Julien-du-Serre, en Ardèche, trouvent dans leur boîte aux lettres le bulletin municipal mensuel, introduit par un mot du maire, Alain Lacoste. Celui-ci conte une anecdote personnelle. Un soir, alors que ses petits-enfants lui demandaient de leur raconter des histoires près de la cheminée – “Fais-nous du bonheur !”, dans le langage de sa petite-fille, Iris –, il est pris d’une inquiétude soudaine pour leur avenir. Ses mots, simples, francs, directs, marqués du sceau de la réalité, frappent les esprits :

Le bulletin municipal de Saint-Julien-du-Serre en novembre 2018
“J’ai mal d’apprendre que les artisans se font rares dans nos villages, que beaucoup d’agriculteurs errent dans la désespérance, que les bistrots ferment dans nos bourgades, que le PIB de la France se crée avec des productions de plastique et de glyphosate… J’ai mal de savoir que l’homme est devenu, au regard de certains dominants, une banale valeur marchande, une statistique d’échelle de consommation… J’ai mal de savoir qu’en 30 ans, 30 % d’oiseaux ont disparu et 80 % d’insectes, de coccinelles et de papillons. Il est où le fabricant de bonheur qui parlera aux Français avec respect (plus de ‘casse-toi pauvre con !’, ni de ‘sans dents’, ni de ‘gaulois réfractaires’) ? Le politique qui sait que piquer cinq euros d’APL à un jeune de famille modeste, c’est l’empêcher de manger pendant deux jours ?”

“Militant pour le bonheur”

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Quelques jours plus tard, ce ras-le-bol synthétisé là en quelques phrases se matérialise subitement sur les ronds-points de cette France rurale dépeuplée. Il a la couleur fluorescente de l’urgence, ou du signal de détresse qu’on envoie pour se faire remarquer de ceux qui planent loin là-haut, dans les institutions et les ministères centralisés à Paris. Les habitants de Saint-Julien-du-Serre sont de la partie. A Aubenas, pas loin, un sens giratoire devient le centre local de la mobilisation. Une poignée de semaines plus tard encore, le député LFI de la Somme François Ruffin débarque avec la caméra de Gilles Perret dans son bureau.
A l’arrache, dans l’urgence du moment, ils réalisent un film sur des femmes et des hommes qui revêtent alors un gilet jaune. C’est ainsi qu’Alain Lacoste devient l’un des protagonistes de J’veux du soleil. Le journaliste Pierre Souchon, ami du député-reporter, est originaire du coin. Il avait eu vent de la lettre coup de poing du maire. Le road-trip quasi improvisé de Gilles Perret et François Ruffin ne pouvait donc que passer par là. Dans le film, Alain Lacoste joue une saynète mémorable, dans laquelle il s’adresse à François Ruffin comme s’il avait Emmanuel Macron en face de lui. Avec l’aplomb de celui qui n’a pas besoin de porter de costard pour se sentir fort, il lui reproche de ne pas “comprendre le peuple”.

Pour le comprendre, lui, le maire qui avait senti la colère monter, nous l’avons rencontré en février dernier, dans sa commune, lors d’une avant-première de J’veux du soleil. Dans la petite foule qui se presse ce jour-là à l’entrée de la salle des fêtes, il dépasse tout le monde d’une tête. Le bonhomme, âgé de 65 ans, mesure 1m90. Pull col roulé noir, sourcils grisonnants, l’édile qui se dit “anarchiste non violent” et “militant pour le bonheur” philosophe en contemplant les Gilets jaunes présents discuter en petits groupes : “On revit Socrate !”

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Pour lui, Emmanuel Macron est ontologiquement incapable de saisir l’ampleur de la crise qu’il a déclenchée : “Au lieu de faire un ‘grand débat’, Macron devrait aller voir le film, peut-être que ça l’aiderait à comprendre le peuple. Mais je ne suis pas sûr qu’il soit un jour capable de le comprendre. Depuis qu’il est né, on lui a appris qu’il faisait partie de l’élite, on lui a appris à penser ainsi, et on l’a convaincu qu’il était la vérité. Ce n’est donc pas étonnant qu’il se prenne pour dieu. Ce n’est plus la République en marche, c’est la monarchie en route. Il est d’un nombrilisme impressionnant. Mais ce n’est pas l’ironie du sort : il ne peut qu’être narcissique.” Et il le dit avec le plus grand des sourires.

“Je sortais les gens de la merde”

Il est comme ça, Alain Lacoste : cash et sympathique à la fois. Assis sur un banc, penché en avant, le regard curieux, il raconte la genèse de sa lettre : “Quand ma petite-fille m’a interrogé, j’ai pensé au dérèglement climatique, aux problèmes économiques, financiers, et je me suis dit secrètement à son propos : dans quel monde vas-tu grandir ? Va-t-on t’instruire pour que tu penses comme les autres ? Pour que tu sois esclave du néolibéralisme ? Alors le soir même, j’ai écrit cette bafouille, dans mon bureau.”
Il ne pensait pas qu’elle allait retenir l’attention d’un député (dont le titre du dernier livre, Il est où le bonheur, semble être un clin d’œil), ni qu’elle serait confirmée de manière aussi limpide dans la réalité. D’ailleurs, il n’avait pas non plus prévu d’être maire : “Je suis devenu maire incidemment, en 2014. Les gens m’ont demandé de me présenter. J’ai été à la retraite le samedi, et le dimanche on m’a élu. Je n’avais jamais pensé vraiment être maire, mais il faut oser s’affirmer dans ses convictions. Surtout quand c’est pour l’humain.” Auparavant, il était cadre dans la banque, à la Caisse d’Epargne, dans le sud-Vivarais. Bon, ce n’est pas la première fois qu’un employé de banque a des penchants révolutionnaires, se dit-on, en pensant à Arlette Laguiller. D’ailleurs, il paraît qu’à la banque, on l’appelait “mère Teresa”. “Je sortais les gens de la merde en faisant des avances”, dit-il en souriant toujours généreusement.

>> A lire aussi : “J’veux du soleil” : un premier film courageux et salutaire sur le mouvement des Gilets jaunes

Homme de foi ?

En parallèle, il s’engage beaucoup avec Emmaüs. Il a d’ailleurs cofondé une communauté Emmaüs à Baugy, en Ardèche, qui a encore une capacité d’accueil de quatorze compagnons. Malgré cette fibre sociale et humaniste, Alain Lacoste se tient à distance des organisations politiques. Il n’est pas encarté, et en veut à “cette gauche qui avait deux langages : à la fois le discours du Bourget, et celui qui a gouverné”. “Je veux le bonheur des gens. Je suis un peu comme Brassens. On ne peut pas me mettre dans un moule”, s’excuse-t-il presque dans un haussement d’épaules. François Ruffin nous confiait, à son propos, qu’il était “un homme de foi”. Alain Lacoste rougit un peu à cette affirmation : “Oui, je me laisse interroger, sans être un religieux.”
Au moins, il a une culture solide en la matière. S’il a accepté la charge d’édile, c’est en effet grâce à une citation de la Bible, finit-il par nous confier : “Si le grain de blé qui est tombé en terre ne meurt, il reste seul, mais s’il meurt il porte beaucoup de fruit.” Une parabole sur celui qui se donne afin d’apporter la vie à d’autres. Au départ, il pensait faire une lettre ouverte à Emmanuel Macron. Il l’a finalement adressée “aux gens”. Et elle a trouvé sa voie.



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Publish date : 2019-11-15 15:17:03

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