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Vera Grantseva : “Capitalisme, socialisme ou démocratie, les Russes ne croient plus en rien”

Vera Grantseva : "Capitalisme, socialisme ou démocratie, les Russes ne croient plus en rien"




Quelques mois avant la crise des missiles de Cuba, en 1962, le poète et réalisateur russe Evgueni Evtouchenko demandait : “Les Russes veulent-ils la guerre ?” Cette question d’une actualité brûlante est le titre du livre que vient de publier la politologue Vera Grantseva, qui a grandi dans la Russie de Vladimir Poutine. Aujourd’hui enseignante à Sciences po Paris, elle revient aux racines du poutinisme et décrit l’atonie d’un peuple pris entre déni et fatalisme et qui n’a jamais pu digérer le trauma du soviétisme. Entretien.L’Express : Quel est aujourd’hui l’état d’esprit de la population russe à l’égard de la guerre ?Vera Grantseva : La société russe a vécu plusieurs phases : le choc, le rejet, la cohabitation, puis la polarisation entre ceux qui s’opposent à cette guerre et ceux qui, au contraire, croient qu’elle est juste et la soutiennent à fond. Un an plus tard, les gens ont compris qu’ils ne pourraient rien changer. Longtemps passive, la majorité silencieuse s’est, elle, rapprochée du camp proguerre – non par conviction mais du fait de la pression politique et des lois répressives adoptées dans le pays. Aujourd’hui, il règne en Russie un certain fatalisme. Comme tout autocrate, Poutine a tout fait pour rendre les Russes apathiques, apolitiques et soumis.L’autre tendance, c’est la fuite de la réalité. La plupart des Russes essaient d’ignorer le fait que la guerre existe. Quand je parle avec mes contacts en Russie, du Kamtchatka à l’Oural, et de différents milieux sociaux, je me rends compte que la plupart sont dans le déni complet. La guerre n’affecte pas leur vie, elle n’existe pas chez eux, dans leurs villes.Toutefois, il y a une minorité qui est touchée directement par le conflit. Aujourd’hui, 1 Russe sur 5 connaît quelqu’un qui est mort sur le front. Ce qui marque beaucoup la société russe, c’est ce décalage entre, d’un côté, ces veuves qui, sur Instagram, partagent leur douleur et ne comprennent pas pourquoi leur mari est mort et, de l’autre, le fait que leur tragédie reste ignorée par leur entourage, qui continue de vivre normalement.La population russe éprouve-t-elle, comme on l’entend parfois, une nostalgie de l’époque soviétique ?Plutôt qu’une nostalgie, je parlerai plutôt d’un fardeau du passé soviétique. Il se manifeste surtout chez les Russes qui ont entre 60 et 70 ans et n’ont donc pas connu les horribles années staliniennes ou, ensuite, l’époque Khrouchtchev. Pour eux, le soviétisme, c’est Brejnev, une période de stabilité et d’égalité sociale. Plus tard, ils ont connu la perestroïka et la transition chaotique mafieuse des années 1990. Quand ils analysent le passé, ils associent donc l’Union soviétique à la stabilité et la démocratie au chaos et au banditisme. Et c’est exactement ce message qu’ils font passer à leurs enfants et leurs petits-enfants. “L’Union soviétique, c’était une belle époque !” C’est d’ailleurs exactement le message que la propagande officielle martelait. Je me souviens de ma grand-mère qui disait tout le temps : “Il ne faut pas critiquer l’Union soviétique, on est très heureux !” Elle savait que, pour survivre, il fallait répéter cette phrase comme un mantra.Dans les années 1990, tout le monde pensait que les Russes condamneraient leur passé totalitaire, mais il y a eu une sorte de syndrome de Stockholm collectif. Les bourreaux n’ont pas été condamnés pour leurs crimes, c’était le passé, mieux valait l’oublier. En fait, il n’y a pas eu de “Nuremberg de l’Union soviétique”. C’est pourquoi Poutine, aujourd’hui, arrive à imposer aux Russes l’idée que l’Union soviétique n’était pas si mauvaise et que les répressions n’étaient pas si terribles que cela… C’est aussi pour cette raison que les Russes ne croient plus à la justice. Pourquoi résister puisque les bourreaux continueront à régner ? C’est pour cela que je parlerais plutôt de “fardeau du soviétisme” que de nostalgie.La politologue Vera Grantseva, enseignante à Sciences po Paris.Poutine, qui n’a jamais digéré l’éclatement de l’Union soviétique, ne se réfère pas moins souvent à cette période…Oui, il s’y réfère souvent. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’il parle toujours de la guerre en Ukraine comme d’une “opération spéciale”. Ce sont les mêmes termes qui avaient été employés par le Kremlin en 1968 lorsque les chars soviétiques étaient entrés dans Prague. A l’époque, Poutine avait 16 ans, il suivait sur la télévision publique l’intervention de l’armée rouge contre ce que Moscou appelait la “nazification de la Tchécoslovaquie” ! Poutine n’a rien inventé…Dans votre livre, vous citez une phrase du journaliste russe Ilia Krasilshchik : “Les Russes ont échoué en tant que nation.” Qu’est-ce que cela veut dire ?C’est quelque chose qui fait débat en Russie, mais tend à expliquer que, si la société russe est aujourd’hui une “terre brûlée”, c’est à cause du totalitarisme soviétique et de son traumatisme toujours existant. Vous savez, il y a encore beaucoup de Russes qui critiquent le pouvoir. Mais, lorsqu’il s’agit de se mettre d’accord sur quelque chose, un moyen d’action ou une direction, ils n’y arrivent pas, parce qu’ils ne croient plus en rien : ni au capitalisme, ni à la démocratie, ni au socialisme… Et ça, je pense que c’est une conséquence directe de l’autoritarisme que la société russe a vécu pendant l’ère soviétique : le fait de tenir un narratif de propagande, de célébrer un “socialisme heureux”, alors que tout le monde sait très bien que c’est faux… La plupart des Russes sont arrivés à la conclusion que les systèmes politiques ne sont que mensonge. La seule chose qu’ils désirent est de pouvoir vivre une vie sans bouleversement majeur, tranquille et stable.Et c’est bien ce qui crée le caractère apolitique des citoyens russes aujourd’hui. Je refuse de les qualifier de “peuple servile”, étant donné toutes les révolutions que la Russie a connues. Malheureusement, le fardeau soviétique a tué en eux l’énergie de se réunir et d’influencer la politique, ce qui fait du peuple russe un terreau très fertile pour toute sorte de régime autoritaire, que Poutine a su brillamment utiliser. On sous-estime encore les conséquences que le trauma du totalitarisme a eues sur les Russes au XXᵉ siècle. Car l’idée de soumission au régime comme un moyen de survie s’est transmise de génération en génération. C’est ce qu’on appelle “l’Homo sovieticus”, une notion toujours présente en Russie. Et, au pouvoir, à Moscou, l’Homo sovieticus compte de nombreux représentants : Poutine lui-même est né dans les années 1950, comme tout son entourage. Tous veulent une revanche sur l’Union soviétique. Ils veulent montrer que dans la notion d’empire soviétique, c’est l’idée impériale qui domine et doit être restaurée dans sa grandeur, et non le socialisme.Que pensent réellement les Russes de la guerre ?Sur la base d’une étude sociologique indépendante, on a compris que le soutien de la guerre par les Russes est un soutien de façade. Les gens savent que, lorsqu’ils répondent à un sondage, il faut acquiescer aux idées de Poutine, mais, derrière, ils ne soutiennent pas les causes de la guerre. En réalité, Vladimir Poutine a tendu un piège au peuple russe en l’entraînant dans un conflit qu’il ne voulait pas. Si l’on regarde la Russie d’avant la guerre, personne ne s’attendait à l’invasion de l’Ukraine, ça a été un véritable choc pour la population russe.Mais, en même temps, les Russes ne veulent pas perdre le conflit. Dans mon livre, je compare la société russe d’aujourd’hui à la société allemande sous le régime nazi, qui était animée du sentiment de ne pas vouloir être humiliée. Et, comme les Allemands sous les nazis, la société russe craint le retour de bâton de l’après-guerre, à cause des crimes qui devront être punis. C’est pourquoi il n’y a pas eu, et il n’y a toujours pas, de forte résistance contre ce conflit qui s’éternise. Poutine a fait d’eux des otages. Donc, si Poutine gagne, ce sera mauvais pour eux, parce qu’il peut les entraîner dans de nouvelles guerres. Mais, s’il perd, ce sera aussi négatif pour la société.La question cruciale est donc de comprendre ce que la victoire signifie pour les Russes, et dans quelles conditions on considère l’issue de cette guerre comme une victoire. Les Russes savent que la seule voie acceptable est celle qu’entend Poutine. Tout le monde a peur. Du coup, c’est très difficile de comprendre ce que le peuple veut vraiment, du fait d’une propagande et d’une censure très fortes. J’ai le sentiment qu’il est perdu et ne sait pas comment s’organiser.Une partie de la population russe semble, malgré tout, continuer de résister par de petites actions, des initiatives de la vie quotidienne. Avez-vous lespoir que ces actions modestes aideront à arrêter Poutine ?C’est un espoir, dans le sens où cela nous montre que le peuple russe est apte à vouloir vivre en démocratie. Il y a des hommes et des femmes qui, par des mouvements de base, sont prêts à militer pour les valeurs démocratiques et les droits de l’homme. Certes, il n’y a pas de garantie que ces initiatives se concrétisent dans de vraies tendances politiques. Mais cette réalité montre qu’il y a tout de même des tendances saines dans la société russe. Reste à voir si le régime de Poutine va continuer de piétiner tous ces espoirs. Quoi qu’il en soit, ils pourront toujours renaître. Regardez ce qu’il s’est passé à la chute de l’Union soviétique, qui, durant soixante-dix ans, avait verrouillé la société. Une renaissance est toujours possible.Quels espoirs identifiez-vous ?Regardons déjà la jeunesse russe et le fossé qui s’est formé entre elle et Poutine, notamment au sujet des valeurs traditionnelles, de la guerre… Même les sondages officiels n’ont pas réussi à camoufler leurs maux : la frustration, l’angoisse, la dépression. Cela signifie qu’ils vivent un mal-être profond, qu’ils ne veulent pas mourir dans cette guerre, pas plus qu’ils ne souhaitent que ce conflit dure pendant des décennies. Autre signe, le travail des journalistes indépendants russes. Devenus très influents, ils accomplissent un travail très constructif et nécessaire pour reconstruire la Russie. Certes, ces tendances, comme d’autres évoquées dans le livre, ne touchent qu’une petite partie de la société russe, mais elles permettent d’ouvrir un champ des possibles.* Les Russes veulent-ils la guerre ?, de Vera Grantseva (Ed. du Cerf).

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Publish date : 2023-10-14 07:00:00

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Tags : L’Express

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