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Au MAC/VAL, l’exposition “Humain autonome : Déroutes” désacralise la voiture et son imaginaire

Au MAC/VAL, l’exposition “Humain autonome : Déroutes” désacralise la voiture et son imaginaire



“On est attaché à la bagnole, on aime la bagnole. Et moi, je l’adore.” Cet aveu récent d’Emmanuel Macron, aussi désinvolte soit-il, suffirait à lui seul à signifier combien la mythologie de l’automobile a imprégné les esprits depuis près d’un siècle. Dès les années 1950, Roland Barthes estimait que la voiture tenait du “bestiaire de la puissance”, tandis que Jean Baudrillard évoquait dans les années 1970 “l’euphorie mécanicienne”, notant qu’à plus de 100 km/h, “il y a présomption d’éternité”.

Comme le dévoile la vrombissante exposition du MAC VAL, Humain autonome : Déroutes, cette fantasmatique du moteur trouve dans l’art contemporain de multiples formes qui traduisent autant le fétichisme qu’elle suscite auprès des adeptes du mouvement et de la vitesse qu’une inquiétude sur la catastrophe écologique qu’elle génère par sa dépendance aux énergies fossiles. La voiture, outil de liberté et de conquête ou poison issu de la frénésie du bitume ?

Articulant cette tension entre fétichisation et casse, entre contemplation et blâme, le parcours de l’exposition, en forme de route sinueuse, dévoile plus de cinquante œuvres disparates, issues de la scène française et internationale, comme les signes d’une obsession contemporaine. Co-commissaire avec Marianne Derrien, Salim Santa Lucia et Frank Lamy, Sarah Ihler-Meyer souligne que l’imaginaire associé à la voiture est celui d’un “modèle civilisationnel, et même d’une idée de l’humanité”. 

La voiture, notamment aux États-Unis, tel que le documentait le photographe Bill Owens dans les années 1970, a été “au centre de grands bouleversements dans notre perception du temps et de l’espace, au centre de formes de vie dont les normes de confort sont directement dépendantes des énergies fossiles et des produits dérivés de la pétrochimie”, rappelle-t-elle. C’est bien une idée de l’humanité, à la fois frelatée et frémissante et dont la voiture serait le réceptacle autant que le symbole, qui se dessine au fil d’un parcours labyrinthique, plein de virages et de chemins de traverse, structuré en plusieurs motifs thématiques (infrastructures, fossiles, pétro-croyances, thermo-érotisme, mobilités…).

Accueilli·e par la spectaculaire installation de Delphine Reist, Huiles II, déployant sur une longue cimaise des barils de carburant fuyant goutte après goutte, le·la visiteur·se mesure d’emblée que l’autonomie humaine et l’affranchissement physique promis par la voiture se perdent dans une réalité mortifère formalisée. Une atmopshère crépusculaire, aux couleurs noires comme le pétrole lui-même, flotte sur tout le parcours, comme si on glissait sur une huile de moteur. Datant de 1987, l’installation du collectif BP, Noir et Blanc (deux fûts d’huile superposés), se regarde ainsi aujourd’hui comme le symbole d’un désastre plutôt qu’un éloge supposé de la modernité.

La grande majorité des artistes ici réuni·es – Alain Bublex, Cady Noland, Diego Bianchi, Ed Ruscha, Lothar Baumgarten, Martha Rosler, Piero Gilardi, Tania Mouraud, Taryn Simon – se désolent de l’impact écocidaire généré par cette folie des moteurs et par toute les infrastructures du capitalisme fossile. Beaucoup représentent les ruines de cette civilisation motorisée. À l’image de la berline cabossée sous respiration artificielle, échouée au mileu d’une salle, de Thomas Teurlai, Fossile murmure, ou de la moto d’Alexandra Bircken, Interceptor II, dont le châssis inversé et le réservoir supprimé lui confèrent une forme monstrueusement inquiétante. Exposée devant une magistrale toile de Blair Thurman, Crooked Mile Crooked Smile, dont les lignes courbes dessinent à la fois les contours d’une route, d’un sexe féminin ou d’une bouche entrouverte (les routes du désir), la moto de Bircken annonce à sa manière un crash, qu’exprime plus littéralement encore la sculpture mutante d’Anita Molinero, Urge.

En dépit de cette dépendance aux énergies fossiles et de cet imaginaire de la machinerie érotique, des voies de sortie s’esquissent, conjurant les systèmes de croyance qui ont conduit à la fétichisation de la voiture. On en trouve quelques traces fragiles dans les œuvres subtiles d’Andrea Zittel (Utopia Station), de Suzanne Husky (Protect the Sacred) ou de l’Atelier Van Lieshout, qui proposent un contre-imaginaire où l’autonomie humaine s’évade de l’espace métallique d’un confort coupé du monde derrière une vitre. Fétiche entaillé de notre modernité tardive, la voiture, à défaut de les faire rêver, inspire les artistes aspiré·es par de nouvelles manières d’habiter le monde. Humain autonomes : Déroutes en consigne les secousses et les tête-à-queue.

Humain autonome : Déroutes au MAC VAL, Vitry-sur-Seine, jusqu’au 22 septembre.



Source link : https://www.lesinrocks.com/arts-et-scenes/au-mac-val-lexposition-humain-autonome-deroutes-desacralise-la-voiture-et-son-imaginaire-618444-09-06-2024/

Author : Jean-Marie Durand

Publish date : 2024-06-09 07:00:00

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Tags :Les Inrocks

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